C’est en faisant la vaisselle la fenêtre ouverte, les premières belles journées de printemps pointant le bout de leur nez, que le sujet de cet article s’impose à moi. Là, sur le rebord en inox de l’évier, coincée entre l’égouttoir et le produit vaisselle, cernée de quelques gouttes d’eau, une « chose » me fixe avec attention, c’est l’impression qu’elle me donne. Elle est minuscule et trapue, arbore un front blanc et quelques motifs combinés de brun, de noir et de blanc sur l’abdomen. Mais ce qui attire plus particulièrement mon attention, ce sont ses yeux, ses grands et multiples yeux qui mangent la moitié de sa tête. Peut-être l’avez-vous deviné ? Oui, elle a bien huit petites pattes…Oui, c’est bien une araignée, mais pas n’importe quelle araignée : c’est une araignée sauteuse, de la famille des salticidae.Cuisine_salticidae_f

Jusque-là peut-être que rien dans cette histoire ne vous paraît bien extraordinaire, et pourtant, sachez que cette demoiselle a certaines capacités qui pourraient bien vous étonner. En l’observant de plus près je remarque un comportement différent des autres araignées. Elle est vive, précise dans ses mouvements et effectue de temps en temps des petits bonds. D’ailleurs, aucune toile à l’horizon. Étrange ? Non, car ce type d’araignées a développé une technique de chasse bien différente de ses patientes cousines tisseuses de toile. Celle-ci préfère l’action : elle chasse en bondissant sur les proies potentielles qui passent dans son champ de vision.

Alors quoi ? Quoi d’extraordinaire ? J’aimerais vous faire découvrir les 4 raisons principales d’admirer cette famille d’araignée… Les 4 choses essentielles à savoir pour briller dans un dîner mondain (attention tout de même, étudiez bien le profil de votre auditoire avant de vous lancer dans un tel étalage de vos connaissances) :

1 – UNE VUE EXCEPTIONNELLE

Faut-il le rappeler, les araignées ne sont pas des insectes ! D’ailleurs je vous invite à jeter un coup d’œil au « jeu des différences » . Si vous êtes un lecteur appliqué vous aurez donc remarqué que les insectes possèdent des yeux composés, à facettes (appelées ommatidies) tandis que les araignées ont des yeux simples. Elles ont d’ailleurs souvent un sens de la vue peu développé se limitant à la perception de l’intensité de la lumière, sa direction et sa polarisation. Les salticidae, elles, ont tout misé sur la vue que ce soit pour la chasse (repérage des proies) ou pour leur vie amoureuse (la parade nuptiale consiste à en mettre plein la vue à la femelle ! Voir le point n°4).

Leurs yeux ont une plus grande amplitude de mouvement que ceux de l’Homme, avec une mise au point élaborée et une vision binoculaire et sont probablement sensibles à la lumière polarisée et aux couleurs, ce qui constitue l’acuité visuelle la plus élevée de tous les arthropodes1 !!!

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Disposition des yeux chez une araignée sauteuse (vue de face) ; Les petits yeux situés plus en arrière sont aptes à détecter les mouvements mais moins les détails. Les pédipalpes ont une fonction essentiellement tactile. Chez les mâles, elles ont une fonction dans la reproduction et sont reconnaissables à leur morphologie en « gants de boxe ». Les chélicères sont utilisées pour mordre et injecter le venin aux proies, voire même pour les broyer.

2 – UN SAUT HORS DU COMMUN

Ce qui est assez vite frappant lorsqu’on les observe, c’est leur capacité à sauter (attention si vous voulez passer pour un courageux observateur de petites bêtes, en voir une bondir dans votre direction est un motif assez sérieux pour laisser échapper quelques petits cris aigus incontrôlés). C’est d’ailleurs leur système de chasse : telle un chat surveillant une motte de taupe remuante, l’araignée sauteuse aime à bondir sur sa proie.

Bon, relativisons, comparées aux puces et aux sauterelles les salticides (ou saltiques) sont de piètres sauteuses, mais à quoi sert d’être une araignée si on fait du saut sa spécialité ? Hé bien, grâce à leurs filières2, elles ont développé un véritable système de fil de sécurité en cas de saut malavisé ! En bondissant, l’araignée aura pris soin de fixer un fil de soie à la fois au support sur lequel elle se trouve et à ses pattes postérieures. Des chercheurs ont cependant découvert que ce fil aurait, en plus, une fonction importante dans l’équilibre du saut et la souplesse d’atterrissage… (voici un lien vers un article à ce sujet et des vidéos d’araignées en plein saut !).

Pour les araignées, point de muscles surpuissants (comme les sauterelles) ni de résiline (masse élastique présente dans les pattes des puces) pour s’éjecter dans les airs ! Non, c’est sous la pression hydrostatique de l’hémolymphe3 exercée à l’intérieur de ses pattes qu’elles réussissent à se propulser ainsi. En clair, les araignées ne possèdent pas de muscles extenseurs, seulement des muscles fléchisseurs permettant de replier leurs membres. C’est donc avec le relâchement des muscles fléchisseurs et l’activation d’un système hydraulique que ses membres s’allongent brusquement, provoquant la propulsion dans les airs. Certaines petites espèces comme Attulus saltator peuvent ainsi atteindre des sauts de plus de 20 fois leur propre longueur !

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Morphologie d’une araignée sauteuse (vue dorsale)

3 – MYRMÉCOMORPHISME

Les salticidae comptent un certain nombre d’espèces qui se sont spécialisées dans un art bien particulier : le myrmécomorphisme ou l’art d’imiter les fourmis. Myrmarachne formicaria, par exemple, est une araignée sauteuse myrmécomorphe que l’on trouve en France.

Dans le guide de toute bonne araignée myrmécomorphe qui se respecte, on trouve :

  • Une imitation des antennes de fourmi en relevant les pattes avant. Ce stratagème est particulièrement brillant puisque cela permet également de dérober à la vue de l’observateur la présence d’une quatrième paire de pattes normalement absente chez les fourmis ! (voir le jeu des différences)
  • Un étranglement de l’abdomen qui paraît ainsi former deux parties distinctes telles que le thorax et l’abdomen chez les fourmis.
  • Le positionnement d’une paire de petits yeux sur les côtés de la tête pour parfaire la ressemblance…
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Exemple de myrmécomorphisme avec l’araignée sauteuse Myrmarachne formicaria; Précisons que lorsqu’elles prennent un comportement de fourmi, ces araignées évitent de sauter…

Tout ça c’est bien joli mais à quoi ça sert de ressembler à une fourmi ?? Hé bien, il semblerait que certaines y aient trouvé un moyen de duper leurs prédateurs qui sera rebuté par la perspective d’une proie à la réputation agressive et indigeste. D’autres araignées, amatrices de bons petits plats à base de fourmis, y voient un moyen d’endormir la méfiance de leur proie en se faisant passer pour une de ses congénères !

4 – UNE PARADE DIGNE D’UN PAON

Pour finir, comment ne pas citer ces espèces de salticidae du genre Maratus surnommées « araignée-paon », endémique4 d’Australie, dont les mâles sont des experts de la drague ? D’ailleurs, une bonne vidéo vaut mieux qu’un long discours.

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Maratus volans, mâle « araignée-paon » en parade nuptiale

 

Le mâle, à grands renforts de couleurs et de danses hypnotiques, tente d’attirer une femelle pour l’accouplement. Ces couleurs magnifiques sont obtenues grâce à des soies (sortes de poils) irisés et luisants présents sur l’abdomen de l’araignée mâle. Ce ne sera pas la première fois qu’on voit, dans la nature, un mâle arborer des couleurs vives alors que les femelles restent d’apparence sobre. On parle alors de dimorphisme sexuel5. D’après les scientifiques, ce qui attire la femelle chez un mâle déployant des caractéristiques physiques exubérantes, c’est le fait qu’il survive malgré cette dépense incroyable d’énergie (dans la synthèse de ces couleurs vives ou l’exécution complexe d’une danse rythmée). Autrement dit, elle se dit : « il a de la ressource et de bons gênes, celui-là, il fera un bon géniteur !». C’est ce qu’on appelle le principe du handicap.

Surprenant ! Non ?


1Arthropodes : Du grec poda (pied ou patte) et arthro (articulé). Cet embranchement regroupe plus des trois quarts des espèces animales connues. Les arthropodes possèdent tous un squelette externe (exosquelette) à base de chitine.

2Filières : Appendices pairs situés à l’arrière de l’abdomen de l’araignée, d’où sortent les fils de soie.

3Hémolymphe : liquide équivalent au sang chez les arthropodes. Il circule librement dans tout le corps alors que chez les hommes le sang circule dans des vaisseaux.

4Endémique : une espèce est dite endémique d’une zone géographique lorsqu’elle n’existe que dans cette zone à l’état naturel.

5Dimorphisme sexuel : cela désigne les différences visibles qui peuvent exister au sein d’une même espèce entre les mâles et les femelles.


Ce sujet vous a émoustillé les neurones ? Aller plus loin grâce aux liens suivants :

Pour en savoir plus sur les couleurs incroyables de l’araignée-paon :

http://www.futura-sciences.com/planete/actualites/zoologie-parade-araignee-paon-incroyables-couleurs-59364/

Une araignée myrmécomorphe en vidéo :

http://www.maxisciences.com/mim%E9tisme/l-039-incroyable-strategie-de-ces-araignees-qui-se-deguisent-en-fourmis_art33836.html

Observatoire des araignées de la Réunion avec une introduction bien faite sur les araignées :

http://www.cg974.fr/observatoire-araignees/une-introduction-aux-araignees/

Spidermanneke, un blog bruxellois plein d’infos et plein d’humour autour des araignées :

https://gtaraignees.wordpress.com/

Une galerie de photos pour admirer et aider à l’identification si vous tombez sur une Salticidae !

https://www.galerie-insecte.org/galerie/paysfam_1_Salticidae_01.html

Un site en anglais assez complet consacré aux araignées sauteuses :

http://www.jumping-spiders.com/index.php