« C’était un lundi dans l’Hérault… Le temps était maussade en cette fin de mois de mars. Je progressais entre les oliviers pour atteindre une parcelle de vigne, lorsque je fus stoppée net en apercevant un mouvement rapide et ample au sol. La bête était de taille à provoquer l’appréhension mais la curiosité l’emporta : je tentais donc de m’approcher assez pour la photographier… À son tour d’être paralysée de terreur, mais bien vite, elle choisit la fuite, se faufila à une vitesse fulgurante et sembla disparaître dans les entrailles de la terre… »

Pour être honnête, j’ai souvent exagéré la taille de la bestiole pour impressionner mon auditoire en racontant cette histoire mais il s’agit tout de même d’une des plus impressionnantes espèces de chilopodes (jusqu’à 15 cm de long) que l’on peut trouver en France métropolitaine ! Chilo-quoi ? CHI-LO-PODE, cette classe d’arthropodes, voisine des insectes, fait partie des myriapodes, plus connus sous le nom de mille-pattes (non, non, non, n’ayez pas cet air dégoûté, mais si c’est sympa un mille-patte, vous allez voir…).

Les chilopodes dans la classification

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Les Myriapodes regroupent 4 classes : les Chilopodes, les Diplopodes (segments regroupés par deux, donnant l’impression de quatre pattes par anneau), et deux classes de myriapodes de petite taille, les Symphyles et les Pauropodes. Remarquons que le caractère monophylétique1 (Voir cet article sur la classification des êtres vivants) du groupe des Myriapodes a été remis en cause par plusieurs études, notamment parce que les chilopodes sont opisthogonéates (organes génitaux situés à l’extrémité postérieure du corps, comme chez les insectes) tandis que les diplopodes, symphyles et pauropodes sont progonéates (organes génitaux situés à l’avant du corps). Affaire à suivre…

Où trouver des chilopodes ?

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On trouve le plus souvent les chilopodes en milieux humides, au sol sous la litière, sous les pierres, ou bien sous l’écorce des arbres. Ici sont représentés, sur un tronc mort, une iule à droite (diplopode), une lithobie en bas à gauche (chilopode) et deux cloportes en haut (Isopodes). Les chilopodes font partie de ce qu’on appelle « la faune du sol ». Ils y occupent la fonction de prédateurs (carnivores). Les diplopodes et les cloportes par exemple sont des transformateurs de litière (végétariens).

Mais revenons à notre histoire. L’effrayante bestiole aperçue ce jour-là était en fait une Scolopendre ceinturée (Scolopendra cingulata), dont la morsure, particulièrement douloureuse peut provoquer de la fièvre, ce que j’appris plus tard en faisant quelques recherches… Mais comme me dit un jour une personne très sage « suffit de pas y mettre les doigts ! ». Et puis bonnes nouvelles pour les moins rassurés : d’une part son venin n’est pas dangereux pour l’Homme (sauf cas d’allergie), d’autre part, en France, elle n’est présente que sur le pourtour méditerranéen. Il s’agit d’ailleurs de l’unique espèce de la famille des Scolopendridae présente en France métropolitaine, une seconde espèce de cette famille étant visible en Corse : Scolopendra orianensi.

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Scolopendra cingulata photographiée sur la commune du Bosc (34) fin mars 2014. C’est une des rares espèces à évoluer sur terrains secs, les autres chilopodes préfèrent généralement l’humidité !
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Morphologie de la Scolopendre ceinturée

La Scolopendre ceinturée ? Effrayante ? Hum… Oui, si vous êtes un jeune insecte naïf aimant sortir la nuit retrouver vos copains sous le tas de litière derrière le vieil olivier, vous avez raison d’avoir peur car c’est un redoutable prédateur… tout comme l’ensemble des chilopodes, d’ailleurs. Elle sort chasser de nuit, donc, équipée d’antennes ultra-sensibles au moindre contact et de crochets à venin, prête à immobiliser ainsi de gros insectes. Il se raconte même dans les galeries souterraines, qu’elle serait capable de s’attaquer à de petits vertébrés comme de jeunes lézards et serpents.

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Vue ventrale de la tête de Scolopendra cingulata. Les chilopodes sont équipés pour être de redoutables prédateurs : ses antennes sensibles au moindre contact permettent la détection des proies qu’elle immobilise grâce au venin injecté par les forcipules.

Bien, malgré cet aspect peu ragoutant, la Scolopendre ceinturée pourrait bien finir pas vous attendrir…Si, si, lisez la suite !

Lors de sa troisième année de vie, pour la Scolopendre femelle, c’est l’heure de faire des petits. Mais, elle est pudique… Point de corps-à-corps enflammé avec son partenaire, non, non la reproduction se fait sans contact direct entre le mâle et la femelle. Comment, me direz-vous ?

Pour espérer s’assurer une descendance, le mâle dépose un spermatophore4 sur le sol, c’est-à-dire un petit paquet cadeau plein de sa semence. Ce spermatophore est par la suite prélevé par la femelle. Bon, mais elle ne tombera pas dessus par miracle on est bien d’accord. En fait, lors de la rencontre entre le mâle et la femelle et après une première prise de contact, Monsieur Scolopendre entame une opération séduction consistant à tapoter les pattes terminales de sa partenaire à l’aide de ses antennes5 (ben oui Madame Scolopendre a besoin d’un peu de séduction pour accepter de perpétuer l’espèce !).

Parade-nuptiale_scolopendre_fQuelques semaines plus tard, la femelle pond ses œufs sous terre et les entoure de son corps jusqu’à l’éclosion des jeunes scolopendres. Cela permet de les isoler du sol pour éviter leur destruction par les champignons notamment6. Ce qui est surprenant c’est qu’elle « lèche » régulièrement ses œufs c’est-à-dire qu’elle sécrète un liquide à la propriété fongicide7 et antibactérienne, toujours afin d’éviter le développement de moisissures. Comportement rare chez les arthropodes : elle continue à protéger les jeunes durant quelques semaines après l’éclosion jusqu’à leur indépendance alimentaire. Que d’attention, une vraie mère poule !

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Femelle Scolopendre entourant ses larves de son corps afin de les protéger

Alors ? Attendris ? Toujours pas ???

Bon alors laissez-moi vous vanter les mérites d’une de ses cousines, seule espèce représentante de l’ordre des scutigéromorphes en France métropolitaine. La Scutigère véloce (Scutigera coleoptrata) porte bien son nom, ce que certains d’entre vous ont sûrement déjà constaté un jour en apercevant cette bestiole dont la longueur des pattes est susceptible de provoquer des frissons dans le dos aux plus courageux d’entre nous. En effet, elle est capable de parcourir la distance qu’il y a entre votre baignoire et le meuble du salon en moins de 3 secondes, le tout en étant poursuivi par un humain à l’air revêche généralement muni d’un balai ou d’une chaussure et dont les intentions ne sont pas franchement pacifiques.

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Scutigère véloce (Scutigera coleoptrata)

Ce même humain se sera généralement plaint la veille d’une invasion de mites, de blattes ou autres insectes désagréables. En fait, la Scutigère aura été attirée par la profusion de proies. Elle est, en effet, friande de ces mouches, moustiques, mites, blattes, araignées qui peuplent nos habitations et elles sont des prédateurs particulièrement efficaces ! (la preuve en vidéo)

On pourra donc la remercier de réduire la masse de ces insectes de nos maisons à qui il arrive parfois (il faut bien l’avouer) de nous compliquer sérieusement la vie ! Oui, mais on a quand même pas envie de se doucher avec la Scutigère, on est bien d’accord…


Définitions et références

Myriapode : Nom scientifique du mille-patte, groupe d’arthropodes qui regroupe notamment les scolopendres, les iules, les géophiles, les scutigères, etc… Ce nom provient du grec μύριοι (myriade), qui peut signifier « dix mille » ou « un grand nombre » et πούς, pous (pied) : littéralement « une myriade de pieds ».

1Groupe monophylétique : se dit d’un groupe d’espèces comprenant un ancêtre commun hypothétique et la totalité de ses descendants connus. (Consulter cet article pour mieux comprendre)

2Ocelle : Œil simple chez les arthropodes dont le rôle est limité à la détection des variations de lumière.

3Tergite : Plaque de chitine située dorsalement sur l’abdomen d’un arthropode. Ici, chaque segment abdominal de la scolopendre est protégé par un tergite, sorte de bouclier.

4Spermatophore : capsule membraneuse contenant les spermatozoïdes du mâle.

5Radl, RC (1992). Brood Care in Scolopendra cingulata LATREILLE (Chilopoda: Scolopendromorpha). Berichte des naturwissenschaftlichen-medizinischen Verein Innsbruck. 10: 123–127.

6Minelli, A (2011). Treatise on Zoology – Anatomy, Taxonomy, Biology. The Myriapoda. BRILL

7Fongicide : qui tue les champignons (dont les moisissures)


Si finalement vous avez su voir au-delà des apparences et être ému par l’une ou l’autre de ces bestioles, et qu’en plus votre soif de connaissances n’est toujours pas étanchée, voici quelques liens pour aller plus loin :

Clé simplifiée pour différencier les 4 classes de myriapodes

Déterminer un chilopode grâce à une clé simplifiée et illustrée

Un article détaillé sur une espèce de Lithobie

Vidéo de la scutigère véloce et astuces pour s’en débarrasser sans la tuer