Cela fait plusieurs jours que ce souvenir me taraude, impossible d’ailleurs de retrouver la trace d’une photo ou d’une mention dans un carnet de terrain. Et pourtant, quelle surprise !

C’était une trouvaille des plus fascinantes, même si je suis consciente qu’au premier abord ce spectacle peut provoquer le dégoût, le rejet, voire l’effroi… mais pas vraiment l’émerveillement.

Aujourd’hui (un jour ensoleillé de mai), je pars en balade sur le plateau de l’Aubrac, ne me doutant pas que m’attend au détour d’un chemin, le merveilleux cadeau d’être à nouveau témoin de cette curiosité de la nature.

Alors vous ne tenez plus ? Vous avez envie de savoir de quoi il s’agit ?

Patience !

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Les oiseaux sont au rendez-vous dans ce paysage calme, quasi désertique. Les pâtures sont traversées par des chemins bordés de petits murets de pierres, chemins que l’on appelle ici les « drailles ». D’imposants blocs de granit sont disposés çà et là. Dans les prairies les moins fréquentées par le bétail, les genêts commencent à prendre leurs aises et bordent le chemin où je passe.

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Saxicola rubicolaTarier pâtre. Espèce protégée en France, classée comme NT (quasi menacée) dans la liste rouge des oiseaux nicheurs de France Métropolitaine (2016)

Un Tarier pâtre s’égosille, d’abord posé dans un frêne solitaire, (Je sors l’appareil photo) puis perché sur un bloc de pierre (Oh ! il se rapproche ! J’enlève le cache) ensuite s’envole vers un piquet de clôture (J’allume et tente une mise au point) et disparaît au beau-milieu des genêts buissonnants, se dérobant finalement à mon regard (Je déclenche…trop tard!). Plus loin, c’est un bruant jaune qui prend la pose du haut d’un jeune arbre encore dépourvu de feuilles.

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Emberiza citrinellaBruant jaune. Espèce protégée en France, classée comme VU (vulnérable) dans la liste rouge des oiseaux nicheurs de France Métropolitaine (2016)

Les fleurs aussi, s’offrent volontiers au regard, comme cette Pulsatille rouge. Attention, cette beauté pourpre et duveteuse est toxique par sa forte teneur en anémonine. Cette alcaloïde1 entraîne l’accélération des battements du cœur2 d’où le nom de « Pulsatille » !

En savoir plus sur la Pulsatille rouge

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Anemone rubra – Pulsatille rouge. Cette espèce, de la famille des Renonculacées, est protégée en Pays de la Loire et Rhône-Alpes. Elle est anémochore comme en témoigne la forme de ses fruits constitués chacun d’une graine surmontée d’une longue arête plumeuse : cela signifie que la fleur privilégie la dissémination de ses graines par le vent (voir différents modes de dissémination des plantes ici)

Le Narcisse des Poètes égaye aussi les prairies de ses fleurs blanches dont la corolle jaune centrale est soulignée de rouge. Quelle coquetterie ! Ne manquez pas de vous pencher si vous en rencontrez une : son parfum réputé est utilisé en parfumerie, il aurait même la propriété de provoquer la somnolence, d’où l’origine grecque de son nom « narké » (sommeil). Mais gare à vous, cette plante est toxique à l’ingestion.

 

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Narcissus poeticus – Narcisse des poètes. Cette Amaryllidacée est protégée en Bourgogne, Centre, Champagne-Ardenne, Cher et possède un statut réglementé en France Métropolitaine.

En savoir plus sur le Narcisse des poètes

Les insectes ne se font pas rares non plus :

Une belle-dame (Vanessa cardui) est posée, l’air fatiguée, tant par la lenteur de ses mouvements que par l’aspect délavé de ses écailles. Celle-ci a dû accomplir un long voyage… Papillon migrateur par excellence, capable de s’aventurer en haute altitude, la belle-dame ne connaît pas de diapause3, c’est-à-dire qu’on peut la trouver volant toute l’année puisqu’elle voyage constamment vers des lieux aux conditions favorables. Elle serait l’espèce de Rhopalocères4 (papillons diurnes) ayant la plus large aire de répartition au monde5, capable de parcourir jusqu’à 500 km par jour6 !

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Vanessa carduiBelle-dame

Un bousier, plus loin, traverse difficilement le sentier de terre, entravé par les cailloux semblant d’immenses obstacles sur son chemin. Ce coléoptère coprophage7 joue un rôle écologique très important puisqu’il intervient directement dans le processus de dégradation des excréments, et notamment des bouses de vache : assainissement des sols, aération des sols par l’enfouissement, facilitation de la repousse de l’herbe… Malheureusement les insectes coprophages et leurs larves sont souvent victimes de certains produits vétérinaires antiparasitaires se retrouvant dans les bouses.

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Coléoptère – Géotrupidae (Bousier). Remarquez les multiples pointes, dents, creux qui facilitent le comportement fouisseur8 de cet insecte.

Ce bousier est un Géotrupe. Il est dit « paracopride9 » car il nidifie dans le sol sous les excréments, par opposition aux « endocoprides9 » qui nidifient directement dans les excréments ou encore aux « télécoprides9 » qui déplacent plus loin les excréments sous forme de grosses boules (Oui, c’est ceux-là dont on parle le plus souvent !).

Suivez ce lien pour en savoir plus sur les bousiers

Bon allez, j’arrête de vous faire mariner. Voici l’apothéose de mes découvertes ce jour-là :

C’est sur un amas de fils barbelés enroulés entre les piquets qui délimitent mon chemin que j’aperçois avec stupeur le ventre blanc-jaunâtre et écailleux d’un petit reptile. Plus exactement ce pauvre lézard est littéralement accroché comme à un porte-manteau, suspendu à une pointe de fer par la peau de son dos. Une perle de sang a séché dans son cou blessé, il a deux trous rouges au côté droit. Ses yeux figés dans une expression d’horreur mêlée de surprise (oui là j’exagère un peu). Vous l’aurez compris j’assiste donc à une véritable scène de crime !

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Lardoir10

En regardant mieux, je découvre un second cadavre, celui d’une chenille grise longue et dodue, empalée un peu plus bas sur le même amas de barbelés. Le coupable est donc un tueur en série…

Mais alors qui est donc ce coupable ? Hé bien, il existe 2 suspects, tous des oiseaux, de la famille des Laniidés, du genre Lanius, ce sont les pie-grièches. On trouve 2 espèces bien présentes sur l’Aubrac : la pie-grièche écorcheur et la pie-grièche grise.

Elles sont connues pour ce comportement de mise en réserve lorsque les proies sont abondantes pour prévenir les disettes de périodes moins favorables. Ces fils barbelés, épines de buissons, d’arbres où elles empalent leurs proies sont appelés des lardoirs10 (la preuve en vidéo).  Je me suis tournée vers une antenne locale de la LPO11 afin d’en savoir plus : il s’agirait très probablement de la pie-grièche grise dont le régime alimentaire est plus varié que la pie-grièche écorcheur, majoritairement insectivore.

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Lanius excubitor – Pie-grièche grise
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La ponte a généralement lieu en avril, après quoi les 4 à 6 œufs sont couvés pendant environ 17 jours. Le rôle principal du mâle est de chasser pour approvisionner la femelle et les jeunes directement ou indirectement par la formation des lardoirs10.
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Les jeunes quittent le nid à l’âge de 19-21 jours.

Mais l’enquête n’est pas terminée ! Nous n’avons pas encore identifié la victime. La taille modeste et les nuances brunes au dos du lézard me font hésiter entre un lézard des murailles et un lézard vivipare. Les prairies comprennent des lieux humides favorables au lézard vivipare tout comme des lieux secs favorables aux lézards des murailles. Après examen de l’environnement proche, le doute subsiste donc. C’est après quelques recherches que je trouve enfin le critère qui fera la différence grâce à la précision de la photo prise sur le lardoir10. La queue du lézard est pourvue d’écailles à bords triangulaires et non rectangulaires : il s’agit donc d’un lézard vivipare.

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Zootoca vivipara – Lézard vivipare

Lézards et chenilles ne sont pas les seules victimes de la pie-grièche. Elle chasse des insectes (notamment des Géotrupes !), des petits mammifères, de jeunes passereaux ou encore de petits amphibiens.

Gland_empale_fVégétarienne la pie-grièche ? Non ! Ce n’est donc pas la responsable de l’empalement de ce gland. Mais alors qui ? Hé bien ça, c’est une autre enquête…


Définitions et références

1Alcaloïde : nom générique de diverses substances appartenant à la chimie organique, d’origine végétale, ayant des propriétés thérapeutiques ou toxiques.

2Nouyrigat F. L’Aubrac, Flore et Patrimoine, Au fil du temps DL 2014, 321 p.

3Diapause : arrêt de l’activité ou du développement le plus souvent chez les insectes ou les plantes. Cela peut-être lié à la saison hivernale, la saison sèche ou à l’absence de ressources alimentaires.

4Rhopalocères : Nom scientifique donné aux papillons diurnes, c’est-à-dire ce groupe de Lépidoptères (papillons) qui est actif exclusivement de jour, par opposition aux papillons de nuits, appelés Hétérocères, qui peuvent être actifs au crépuscule, la nuit et/ou le jour selon les espèces. Notez que ces groupes sont aujourd’hui devenus obsolètes en termes de classification mais sont toujours couramment utilisés dans le monde naturaliste et scientifique.

5Shields O., World distribution of the Vanessa cardui group (Nymphalidae), Journal of the Lepidopterists’ Society, vol. 46, no 3,‎ 1992, p. 235-238

Lien vers l’étude en pdf (et en anglais) : http://images.peabody.yale.edu/lepsoc/jls/1990s/1992/1992-46(3)235-Shields.pdf

6Harlan Abbott Charles, A Quantitative Study of the Migration of the Painted Lady Butterfly, Vanessa Cardui L. Ecology, Vol. 32, No. 2, avril 1951, p. 155-171.

7 Coprophage : Se dit des animaux ayant un régime alimentaire à base d’excréments. Il s’agit le plus souvent d’insectes diptères (mouches) ou coléoptères (bousiers par exemple).

8 Fouisseur : Se dit des animaux qui creusent le sol (sur la terre) ou les sédiments (sous l’eau) afin de s’y nourrir, d’y vivre, de pondre, etc…

9 Bousier paracopride, endocopride, télécopride : Ces adjectifs permettent de différencier les bousiers selon qu’ils vivent au sein même des excréments (endocopride), dans le sol sous les excréments  (paracopride) ou encore qui transportent les excréments pour les utiliser plus loin (télécopride).

10 Lardoir : Lieu d’empalement des proies pour la pie-grièche faisant office de réserve de nourriture.

11 LPO : Ligue pour la Protection des Oiseaux.


Pour les plus curieux, cette fois-ci les liens pour explorer les divers sujets abordés sont directement insérés dans l’article, bonnes découvertes !