Tombee-nuit_fPour ce sujet, je vous propose une petite mise en condition… Laissez-vous guider !

Installez-vous confortablement et remémorez-vous une belle soirée d’été que vous avez passé entre amis ou en famille assis à une terrasse donnant sur un jardin… Imaginez que vous êtes assis à cette terrasse. La nuit vient de tomber et vous décidez pour une raison quelconque (peut-être parce que la conversation de vos convives vous ennuie ?) de vous lever et d’aller explorer le jardin. Vous vous éloignez de l’éclairage de la terrasse et vous enfoncez dans la végétation. Vous n’y voyez pas grand-chose au départ et vous avancez prudemment mais vos yeux s’habituent au fur-et-à-mesure et vous décidez de ne pas faire appel à la lampe de votre téléphone portable. Vous apercevez alors une lueur vert vif au sol près du muret envahi par les broussailles. Vous pensez d’abord à un champignon radioactif ou à la possible existence des fées mais avant que vous ne vous approchiez pour en avoir le cœur net, vous êtes interpellé par de minuscules lampions que vous apercevez plus loin flottants tout à fait au fond du jardin près de la rivière. Une multitude de lumières jaunâtres apparaissent et disparaissent comme des flashs à la manière des guirlandes de Noël.  Mais ça ne doit pas être ça car il se trouve que vous êtes en plein mois de juillet et puis les lumières semblent se déplacer… Mais alors que, fasciné, vous tentez de vous approcher suffisamment pour éclaircir le mystère, vous revenez soudainement à la réalité. Cette vision vous laisse surpris et frustré, trop de questions occupent votre esprit, vous vous agacez, vous vous arrachez les cheveux en vous demandant qu’est-ce que c’était au juste que cette vision étrange et qu’est-ce qui peut bien produire une telle lumière dans l’obscurité d’un jardin en plein mois de juillet ?

En lecteurs perspicaces, vous l’avez deviné, j’en suis sûre, il s’agit du ver luisant ! A moins que vous n’ayez pensé à la luciole ? Mais au fait est-ce que ce n’est pas la même bestiole ? Et sinon, comment faire la différence ? Et comment (diantre !) font-elles pour illuminer ainsi la nuit, n’aimeriez-vous pas savoir ?

Je ne souffrirai pas que tant de questions restent plus longtemps sans réponse !

 

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Lamprohiza mulsantii femelle aperçue le 4 juillet 2017 à Castelnau-de-Mandailles (12). Cette espèce de ver luisant est répandue dans la moitié Sud de la France et remonte jusqu’au bassin parisien. La capacité de luminescence du ver luisant est inhibée par une lumière extérieure, c’est pourquoi la lueur verte disparaît si on l’éclaire avec une lampe torche par exemple.

Bon alors allons-y tant qu’à faire, attaquons-nous à quelques idées reçues et autres phrases toutes faites :

Le ver luisant est un ver comme son nom l’indique : FAUX

C’est un insecte coléoptère1 ! Mais rassurez-vous, cette appellation de « ver » ne vient pas de nulle part : la femelle ver luisant conserve en grande partie l’apparence d’une larve lors du passage à l’état adulte. Or c’est bien elle que l’on a l’habitude d’apercevoir la nuit venue, grâce à la lueur verte produite par les derniers segments de son abdomen.

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Cycle de vie de Lampyris noctiluca, espèce de ver luisant la plus répandue en France notamment dans sa moitié Nord.
Remarquez la différence principale entre la femelle adulte et la larve : absence d’antennes et présence de tâches roses sur les bords dorsaux de chaque articulation chez la larve.
D’après la littérature, chaque stade de vie de cette espèce présente une capacité de luminescence mais la femelle adulte reste la plus qualifiée…

Hé, oui ! Parce que chez les vers luisants, ce que remarque un mâle en premier chez une femelle c’est sa lumière ! Muni d’ailes, d’élytres2 et d’yeux hypertrophiés, le mâle arbore quant à lui une apparence bien adulte. Il parcourt la campagne, voletant à la nuit tombante, afin de repérer celle qui sera l’élue de son cœur.

 

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Le mâle adulte possède une vision très adaptée au repérage de la lumière verte émise par la femelle. Même la plaque dorsale protégeant son thorax est conçue pour optimiser sa vue en jouant un rôle de réflexion de la lumière.

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On peut observer les femelles vers luisants émettre ce signal lumineux pendant la période de parade nuptiale, de juin à juillet. Malgré leur apparence de larves, ces femelles sont alors prêtes à se reproduire, elles sont dites « néoténiques3 ». En biologie animale, la néoténie peut désigner la conservation de caractéristiques juvéniles malgré le passage à l’état adulte et la maturité sexuelle (c’est le cas de notre ver luisant) ou bien la capacité à se reproduire à l’état larvaire (c’est le cas de l’Axolotl, une espèce de salamandre aux propriétés étonnantes).

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C’est pas la petite bête qui va manger la grosse : ENCORE FAUX

L’un des vers luisants les plus courants en France, Lampyris noctiluca , mesure jusqu’à 3 cm de long au stade larvaire et pourtant cette larve est la terreur des escargots et des limaces (le ver luisant adulte ne se nourrit pas ou presque pas). Hé oui, je sais, c’est tout un monde qui s’effondre pour vous, le ver luisant a décidément de quoi surprendre !

Alors comment s’y prend-il ? Il mord !

Grâce à des mandibules acérées parcourues de petits canaux, la larve injecte à sa proie un liquide aux propriétés anesthésiantes. Quelle délicate attention pour ce pauvre escargot…La suite est moins charmante, car ce liquide a également la propriété d’être liquéfiant. La larve n’a donc plus qu’à s’abreuver. (Pour les âmes peu sensibles : la dégustation en vidéo)

 

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La luciole est un autre nom pour le ver luisant : FAUX, FAUX, ARCHI-FAUX

Allez un peu de classification : En fait, « ver luisant » et « luciole » désignent chacun un groupe d’espèces différents mais qui font partie du même ordre des coléoptères, et de la même famille des Lampyridae.

 

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Classification simplifiée des Lampyridae présents en France (12 espèces) : 11 espèces de vers luisants et 1 seule espèce de luciole connues en France.

Clé de détermination des Lampyridae

Comment faire la différence me direz-vous ?

Chez les vers luisants également appelés Lampyres4, ce sont les femelles et leur aspect de larve que l’on remarque le plus et qui émettent la lumière la plus forte en restant au sol. Pourtant les mâles adultes, les larves et même les œufs sont capables de briller mais de manière moins distincte, et pour cause ! La principale raison d’être de cette capacité de bioluminescence5 est la parade sexuelle : la femelle au sol attire ainsi le mâle ailé et volant.

Chez les lucioles, ce sont les mâles qui émettent la lumière la plus visible mais cette fois par intermittence et en vol, souvent en groupe. Les mâles et les femelles adultes ont tous deux cet aspect d’insecte adulte ailé mais seuls les mâles sont capables de voler. La fonction de la luminescence est la même que pour le ver-luisant : il s’agit de se retrouver entre lucioles adultes prêtes à la reproduction. Mais cette fois, ce sont les mâles qui signalent leur présence en émettant une série régulière de flash lumineux et synchronisés. La femelle se signale généralement en retour par un flash moins puissant qu’elle émet entre deux flashs d’un mâle.

 

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Luciola lusitanica mâle posé et en vol. Cette espèce de luciole n’est présente que dans le Sud de la France

En France, on n’a pu observer qu’une seule espèce de luciole en zone méditerranéenne Luciola lusitanica, mais ailleurs on trouve plusieurs espèces de lucioles se côtoyant et utilisant le même procédé de parade nuptiale. Il semble alors difficile pour les lucioles de se retrouver entre individus de la même espèce pour se reproduire. Les scientifiques ont remarqué que les lucioles mâles d’une même espèce volant en groupe se synchronisent et émettent leur flash à un rythme propre à leur espèce comme s’il s’agissait d’un code convenu entre eux ce qui expliquerait que les femelles s’y retrouvent parmi tant de partenaires potentiels !

Que la lumière soit !

Oui, la question de la bioluminescence est peut-être la plus intrigante, je vais donc tenter de vous éclaircir sur ce petit miracle.

Ce que dit le dictionnaire :

La bioluminescence ou bio-chimi-luminescence présentée par certains êtres vivants est due à l’émission de photons par une molécule organique (luciférine) excitée à la suite d’une réaction d’oxydation catalysée par une enzyme (luciférase).

En gros, dans certaines cellules de l’abdomen de notre ver luisant ou de notre luciole, la molécule luciférase vient se fixer à la luciférine, ce qui permet à cette dernière de réagir avec l’oxygène. La molécule luciférine est dite « excitée » c’est-à-dire qu’elle se trouve sous une forme chimique instable avec un trop plein d’énergie. Elle va alors « éprouver le besoin » de revenir à un état stable en libérant au passage de l’énergie lumineuse : un photon. L’organe qui présente cette propriété de luminescence est appelé photophore6.

Bon allez une explication en image pour bien comprendre :

BD_Bioluminescence_f

Le même type de réaction chimique permet à de nombreux organismes vivants de réaliser le même exploit et beaucoup d’entre eux sont des organismes marins : on estime qu’en dessous de 400 m de profondeur, 90 % des animaux marins sont lumineux7.

  • Certains pour se nourrir : comme le très célèbre et très repoussant poisson-pêcheur, Chaenophryne longiceps, qui utilise sa lanterne pleine de bactéries bioluminescentes devant sa gueule pour attirer les proies.
  • D’autres pour se protéger : tels que le crustacé marin Vargula hilgendorfi qui sécrète une substance lumineuse en cas de danger afin de se cacher et d’égarer le prédateur. Il détourne l’attention pour mieux s’enfuir !
  • La protection passe également par le camouflage : certains poissons possèdent une face ventrale capable de s’éclairer de la même couleur que le « plafond » marin (la surface de l’eau éclairée par le soleil), disparaissant ainsi aux yeux des prédateurs venant d’en dessous.
  • D’autres encore pour s’éclairer : c’est le cas de certaines espèces de lucioles et de poissons des abysses.
  • Les derniers utilisent cette capacité pour communiquer et attirer un partenaire sexuel comme nos lucioles et vers luisants !

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Les étoiles, les vers luisants et les lucioles : même combat !

Malheureusement, tous ces comportements aussi brillants soient ils peuvent subir des interférences humaines. Ben, oui, parce que nous aussi on trouve ça bien pratique la lumière surtout quand il fait nuit. Et comme nos lucioles et nos vers luisants n’ont pas eu la bonne idée de vivre à plus de 400 m de profondeur dans les océans, difficile pour eux de ne pas croiser un lampadaire ou une enseigne publicitaire…

La pollution lumineuse est une pollution à laquelle on pense peu mais qui pourtant est bien présente ce qui a poussé notamment la création de l’enquête participative « Insectes et Ciel Étoilé ».

Ce n’est pas la seule menace qui pèse sur les vers luisants. La dégradation et la diminution des surfaces de leurs habitats, les pesticides et biocides employés contre les escargots et les limaces sont autant de facteurs qui peuvent expliquer la diminution importante des populations de vers luisants.  D’ailleurs, si l’envie vous prend de donner un coup de pouce au regain d’attention des scientifiques français pour ces petits lampions sur pattes, il existe également une enquête participative dédiée aux vers luisants et aux lucioles.


Définitions :

1Coléoptères : Parmi la classe des insectes, c’est l’ordre comprenant le plus d’espèces (environ 1 millions). Il regroupe, par exemple, les coccinelles, les scarabées, les cétoines, les hannetons, les charançons… Leur nom provient du grec koléos (fourreau) et pterón (aile). On les reconnaît à leur carapace formée par une première paire d’ailes durcifiée appelée 2« élytres ». La deuxième paire d’ailes, leur permettant de voler, est membraneuse.

3Néoténie : Chez certaines espèces animales, modification évolutive se traduisant par la persistance de formes larvaires ou de caractéristiques d’un stade inférieur de développement, alors que la capacité reproductrice existe ; conséquence de cette modification consistant en l’incorporation de traits juvéniles dans les stades adultes.

4Lampyres : Autre nom donné aux vers luisants qui vient du grec lampyris dans la forme moderne formé de lampo (briller) et  pyr (feu).

5Bioluminescence : La luminescence est l’émission d’un photon lumineux lors de la désactivation d’une molécule excitée vers un état énergétique moins élevé. La bioluminescence présentée par certains êtres vivants est due à l’émission de photons par une molécule organique (luciférine) excitée à la suite d’une réaction d’oxydation catalysée par une enzyme (luciférase).

6Photophore : Organe luminescent regroupant les photocytes (cellules capables de bioluminescence).

7HENRY, J-P (2016). L’émission de lumière par le vivant, curiosité biologique et mine biotechnologique, Reflets phys. n°47-48 p 66-70, disponible en ligne : https://www.refletsdelaphysique.fr/articles/refdp/pdf/2016/01/refdp201647-48p66.pdf


Alors détendus d’avoir eu toutes les réponses à vos questions ? Toujours pas ? Voici quelques liens pour explorer le sujet :

VOIR

Des explications et beaucoup de photos sur les Lampyridae

Belles photos et vidéos de lucioles

Encore et toujours pour admirer les effets lumineux produits par les lucioles

Un documentaire animalier qui balaye un peu toutes les créatures luminescentes

COMPRENDRE

D’où vient la lumière des lucioles

Le clignotement synchrone des lucioles

D’autres animaux luminescents : « L’émission de lumière par le vivant, curiosité biologique et mine biotechnologique »

S’INFORMER

L’impact de la pollution lumineuse sur la faune sauvage

PARTICIPER

Enquête participative « l’Observatoire des vers luisants et des lucioles »

Enquêtes participative « Insectes et Ciel étoilé »